Comment réhabiliter un workaholic?

Un vendeur de crème glacée itinérant et sa jeune cliente.

photo: ©2012 Simon Martel

Par une belle journée de juin, une promenade improvisée sur le Mont-Royal en savourant une bonne crème glacée; pour certains, un tel après-midi de congé constitue tout simplement une torture. Partir en vacances sans portable, sans cellulaire, sans Blackberry, s’apparente pour eux à un exercice extrême de survie. Nous parlons ici des bourreaux de travail, des accros du boulot, qui sont de plus en plus nombreux à l’ère de la performance. En Amérique du Nord, on les appelle les « workaholics ». L’ergomanie est le terme français qui désigne cette compulsion du travail. Ces hyperactifs, compétitifs, qui accordent une importance démesurée à leur carrière, sont bien sûr à haut risque d’épuisement professionnel.

Dans une société qui survalorise la réussite sociale, l ‘addiction au travail est fréquente notamment chez les cadres ambitieux et les personnes exerçant une profession libérale. Le travailleur compulsif carbure à l’adrénaline et ressent un besoin frénétique d’activités. Toujours occupé, souvent dans l’urgence, il accomplit plusieurs tâches en même temps, initie de nouveaux projets avant d’achever les précédents, aligne les décisions et tend à imposer aux collègues ou subalternes son rythme de travail. Nous avons tous connu un travailleur de ce type qui saute un repas pour répondre à ses courriels, qui accepte sans cesse de nouveaux mandats comme autant de défis et reste au bureau quand tous les autres ont quitté.

Il va sans dire que le travailleur compulsif se sent coupable au repos. Il éprouve d’ailleurs une grande difficulté à relaxer et à vivre le moment présent. Il souffre souvent d’insomnie… ce qui lui permet de se relever du lit pour travailler. En fait, hors de l’univers professionnel, ce dépendant du travail se sent rapidement déprimé ou anxieux.

Les causes de cette addiction au travail sont d’ordre psychologique et personnel. Les modèles familiaux et les valeurs inculquées dans l’enfance au sujet du travail jouent aussi un rôle important. Par exemple, un père qui s’investissait corps et âme dans le travail, des parents dont l’amour semblait conditionnel à d’excellents résultats scolaires, l’angoisse du manque ou la fuite face à des difficultés familiales sont autant de facteurs favorisant une implication excessive dans le travail.

Toutefois, les causes d’ordre social ne sont pas à négliger. Dans son livre sur la solitude dans l’entreprise, Marie-France Hirigoyen (2007) explique que la course à la réussite crée des travailleurs individualistes et des managers narcissiques au bord du burnout. L’ergomanie est un comportement autodestructeur qui se présente de façon sournoise, d’autant plus qu’il est valorisé par la société actuelle qui voue de l’admiration à ces travailleurs acharnés perçus comme vertueux.

Il est clair que la société encourage cette relation pathologique avec le travail puisqu’elle sert bien les employeurs. L’individu performant et efficace, avide d’action, est bien souvent recherché. Motivé par sa quête de reconnaissance, le travailleur compulsif obtient effectivement une reconnaissance considérable pour son attitude et ses résultats, ce qui favorise du même coup sa dépendance. Propulsé par la pression de maintenir sa performance exceptionnelle, il lui devient bientôt impossible de s’arrêter. Il néglige sa famille, ses relations sociales, ses loisirs et bien sûr sa santé. Or, le risque est grand pour cet individu qui vit en permanence dans un état de stress chronique. Puisqu’il n’est pas à l’écoute de ce qu’il ressent, il ne s’absentera pas en cas de maladie, alors que dans les faits, les obsessifs du travail souffrent fréquemment de migraines, d’hypertension, de douleurs musculaires, d’ulcères d’estomac, d’allergies et de divers autres maux.

Certains de ces travailleurs compulsifs récolteront des honneurs durant leur parcours professionnel. D’autres risquent toutefois d’être finalement amers face à l’absence d’une reconnaissance à la juste mesure de leur investissement. Enfin, plusieurs rencontreront inévitablement leurs limites. L’histoire du valeureux héros ne finit pas toujours comme un conte de fée. La société qui aura poussé ces personnes zélées à l’envahissement par le travail sera-t-elle là pour offrir du soutien réel après la chute? L’employeur qui attendait de son cadre qu’il donne beaucoup à la compagnie sera-t-il au rendez-vous pour l’aider à se reconstruire quand cet individu découvrira dans la souffrance que la vie n’est pas le travail? Qui accueillera le drame intérieur du passage à la retraite de ceux qui auront surinvesti la sphère du travail?

Qu’on affiche au tableau des méritants, les employeurs qui remplaceront le culte du travail par le culte de l’équilibre, pour une meilleure rentabilité de l’entreprise à long terme! Les messages sur l’importance d’établir un équilibre sain entre le travail et la vie personnelle ne doivent pas se résumer à des avertissements qui dégagent de toutes responsabilités. Promouvoir l’équilibre pour un mieux-être, c’est croire que le repos et le ressourcement rendent les humains plus efficaces. Encourager les individus à se détacher du travail, à être réceptifs aux signaux de leur corps et à développer des sources de satisfaction variées, c’est accepter qu’ils disent non, qu’ils se coupent de la technologie à certains moments, qu’ils se rendent moins disponibles. Au final, accepter, pour un employeur, d’investir dans des pratiques favorisant la santé mentale des employés, c’est rendre service à toute la société.

Recommandations de lecture :

Greive, Bradley Trevor, Le petit livre jaune de ceux qui en font vraiment trop, Éd. Hors Collection, Paris, 2007. (Un petit livre humoristique, intelligent et abondamment illustré, rédigé par un survivant du surmenage).

Robinson, Bryan E., Les gens qui en font trop, Éd. Logiques. Coll. Business, Montréal, 1995.

© 2012 tous droits réservés Nicole Blanchard


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3 réponses à Comment réhabiliter un workaholic?

  1. JPierre dit :

    Après avoir pris conscience que notre couple s’éteint, j’ai tenté de chercher des réponses, des pistes de solutions. J’avais une hypothèse : le workholisme ou ergomanie (terme que j’ai découvert récemment) chez ma partenaire amoureuse. À la suite de quelques lectures d’articles de recherches en France et en Suisse, je tombe sur le vôtre. Il est clair et concis.
    Il m’a convaincu que ma partenaire en souffre et ce, depuis de nombreuses années. Au point où la vie à deux est devenue de plus en plus lourde, voir invivable. J’ai donc une explication de plus mais également une question angoissante: comment vivre, ou même survivre, supporter et aider une personne que l’on aime avec ce type de maladie? Maladie d’ailleurs qu’elle ne reconnait pas elle-même mais dont les symptômes sont évidents.

    • Nicole (L'Essence du travail) dit :

      Merci pour votre commentaire, JPierre. Il est vrai que la vie conjugale et familiale n’est pas de tout repos avec un(e) partenaire accroc du travail. Surtout quand la passion du travail devient davantage de la pression subie qu’une source de plaisir choisie consciemment. La lecture partagée d’un article sur le sujet peut parfois être un bon point de départ pour une franche discussion sur nos valeurs, nos priorités, nos peurs et le sens qu’on donne au travail. L’individu performant et totalement investi dans son travail a besoin de découvrir sa valeur intrinsèque, en dehors de son rôle professionnel, et d’être rassuré à ce sujet.

  2. Claire dit :

    C’est une triste réalité!!

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