Que feras-tu quand tu seras grand?

Une vétérinaire et son patient à quatre pattes.

photo: ©2012 Simon Martel

Que feras-tu quand tu seras grand? Cette angoissante question que l’adulte adresse si souvent à l’enfant recèle toute l’importance accordée au travail dans notre société pour définir notre identité. Cette question, faussement anodine, posée à l’enfant interpelle ses rêves, ses intérêts et ses aspirations, en même temps qu’elle lui permet de se projeter dans un futur où la vie s’organisera autour du travail. Que feras-tu quand tu seras grand? L’enfant spontané répondra aussitôt: vétérinaire, policier, actrice, ambulancier, astronaute, ingénieure, comptable ou graphiste. Sans trop y penser, l’adulte maintient l’enfant, à travers sa question, dans un modèle professionnel du passé où la carrière durait en général toute une vie, représentant un chemin continu des études à la retraite.

Or, la réalité du marché du travail n’est plus celle de l’après-guerre où l’on dénichait facilement un emploi permanent dans une entreprise pour le quitter avec une montre en prime, après 35 ou 40 ans de loyaux services. Les règles de la concurrence ont mis fin au contrat à vie, comme l‘écrit Dominique Servant (2010). Le parcours professionnel des individus suit l’évolution de la société où les communications et les déplacements sont plus rapides, les technologies sont de plus en plus performantes et l’espérance de vie est prolongée. Même les spécialisations deviennent vite périmées avec le rythme accéléré des découvertes scientifiques et informatiques, entre autres, occasionnant un taux de roulement élevé du personnel et une pénurie de main-d’œuvre dans certains domaines.
Désormais, le changement devient la norme. Selon Isabelle Michaud (2012), la durée d’un emploi varie maintenant de trois à cinq ans; une personne occupe de cinq à sept emplois différents et change environ trois fois de carrière au cours de sa vie professionnelle. Dans ce contexte, trouver un sens à son travail ne peut être dissocié du sens qu’on donne à sa vie.

Que feras-tu quand tu seras grand? L’enfant averti ne pensera pas à un parcours linéaire mais à une série de choix, d’occasions favorables, à un avenir aux multiples horizons qui s’offrent à lui. En effet, l’adulte d’aujourd’hui connaît déjà une succession de vies professionnelles, entrecoupées de périodes de flottements, de chômage, d’études et de congés souhaités (ex. congés parentaux) ou non (ex. invalidité). Le travail n’est plus une entité en soi mais la destinée d’un individu appelé à s’adapter au fil de nombreuses mutations pas nécessairement volontaires (ex. fusion, relocalisation, licenciement, fin de contrat, etc.). L’itinéraire professionnel est jalonné de nouveaux départs successifs. Évidemment, l’adaptation au changement sera plus rapide et efficace si celui-ci est initié par la personne elle-même, en fonction de ses valeurs et de ses règles, comme le rapportent plusieurs auteurs dont Aurence (2007).

L’arrêt de travail nécessité par la maladie, surtout la dépression suite à un épuisement, sera d’ailleurs souvent le déclencheur d’un virage majeur, d’un changement de cap professionnel. La crise du burnout, parce qu’elle entraîne un bouleversement puissant des repères du travailleur, conduira à un bilan, une remise en question intégrale de sa personne. L’impossible étant en quelques sortes survenu, tout devient alors possible pour l’individu qui envisagera d’autres voies (ex. réorientation de carrière, travail indépendant) ou d’autres options chez son employeur (ex. temps partiel, liste de rappel, congé sabbatique).

Que feras-tu quand tu seras grand? L’enfant lucide hésitera peut-être à répondre, inquiet des impacts des restructurations déstabilisantes, du rythme effréné du travail et des pressions ambiantes. Avant même d’intégrer les rudiments de son métier, l’enfant prudent saura qu’il ne sera pas à l’abri de l’épuisement professionnel qui affecte de plus en plus de travailleurs de tous les secteurs d’activités. Son engagement dans sa profession ne s’exercera donc pas au détriment de sa bienveillance envers lui-même. De plus, il choisira un employeur préoccupé de réduire le taux de détresse psychologique au travail et prêt à y consacrer les investissements nécessaires.

Que feras-tu quand tu seras grand? L’enfant sage vous dira qu’il se prépare sans plus tarder à développer les plus grandes forces requises chez les travailleurs d’aujourd’hui, soient : la capacité d’adaptation, la flexibilité, la créativité, la capacité de recul introspectif et la gestion du stress. Dans un monde du travail en mouvance, où l’activisme est roi et le discours corporatif s’appuie sur des stratégies de distorsion de la communication, le travailleur avisé doit veiller à rester à l’écoute de soi et de ses valeurs, ce qui implique le droit de choisir et le droit de refuser. Dans certains cas, pour préserver sa santé physique et mentale, le salarié doit ultimement s’accorder le droit de quitter sans culpabilité un employeur toxique.

Catherine Viot (2009) rappelle que la place du travail est plus que jamais à réinventer en permanence. Il va de soi que le travail occupera une place différente pour chacun et selon les étapes de vie que nous traversons. L’enfant devenu grand aura tout intérêt à revenir souvent à soi, à ses premiers rêves exprimés (vétérinaire, policier, actrice…), à ses désirs et ses besoins afin de s’appuyer sur ses valeurs profondes, celles sur lesquelles reposent en définitive notre motivation au travail.

Recommandations de lecture :

  • Michaud, Isabelle. Guide pour mieux faire face à une perte d’emploi. 2ème édition. Montréal, Éd. Québécor, Coll. Affaires, 2012.
  • Aurence, Philippe. Donner un sens à son travail/Donner un sens à sa vie. Montréal, Éd. Québécor, Coll. Psychologie, 2007.

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Un sens au travail : l’antidote au stress

Un dentiste et sa patiente

photo: ©2012 Simon Martel

Travailler, c’est trop dur, chantait Zachary Richard. Comme chacun le sait, il n’avait pas tort. C’est en effet fatigant, éreintant, difficile de travailler à bien des égards. Et même si nous avons la chance d’avoir un emploi qui nous maintient dans la vie active, le travail constitue une lutte quotidienne pour plusieurs d’entre nous. Rien d’étonnant, par contre, si on se réfère à l’origine même du mot. Sur le plan étymologique, le mot « travail » provient du terme latin trepalium qui désignait spécifiquement une machine à trois pieux pour maintenir les chevaux pendant qu’on les ferrait. Dans sa définition populaire, trepalium désigne tout simplement « un instrument de torture »!

De façon générale, le travail correspond à l’ensemble des activités accomplies par l’être humain pour produire et entretenir des biens et services utiles, en contrepartie desquels il est rémunéré. L’individu crée donc de la valeur et il est payé pour ce faire, selon le contrat dans lequel il s’est engagé. De par sa nature, le travail implique des contraintes, des obligations, un effort. Des expressions en témoignent d’ailleurs: travailler à la sueur de son front; toute peine mérite salaire.

Le travail comporte donc toujours une certaine souffrance. Au plan physique, nous parlons bien sûr de la souffrance du corps découlant par exemple des postures répétées à l’infini dans l’exécution d’une tâche. Cependant, de plus en plus, la souffrance au travail s’est déplacée du physique au psychique, la détresse psychologique étant devenue un risque majeur du travail. Pour l’année 2011, la C.S.S.T. rapportait 90 000 personnes blessées physiquement au travail, au Québec. À titre comparatif, selon Statistiques Canada, 800 000 travailleurs étaient en épuisement professionnel en 2004, au Québec, et ce phénomène est en constante augmentation.

Selon l’auteur Guillaume Le Blanc, « Le travail est l’accès principal à la société humaine, pourtant de plus en plus de vies se déshumanisent par les souffrances d’un emploi ». À la base de l’épuisement professionnel, il y a justement une dissonance émotionnelle, c’est-à-dire un stress insoutenable pour le travailleur qui perçoit l’incohérence entre ses valeurs personnelles et les gestes qu’il doit accomplir jour après jour dans son travail. Christophe Dejours (2000) et Dominique Huez (2008) parlent de souffrance éthique, quand le salarié a le sentiment de devoir faire quelque chose que ses valeurs morales réprouvent, quand il se sent empêché d’exercer sa vraie mission ou de produire ce qu’il considère comme étant du travail de qualité. Les exemples concrets ne manquent pas dans le monde actuel du travail. Une secrétaire est appelée à classer des milliers de documents destinés dans peu de temps à la déchiqueteuse. Un agent sollicite une vente en fournissant à ses clients des informations qu’il sait mensongères ou incomplètes. Un traducteur n’a d’autres choix que de bâcler la correction de son texte, devant la quantité énorme de mots à produire dans un très court délai. Une orthophoniste rencontre son jeune client une fois par mois pour un nombre limité de séances, comme le veut son organisation, sachant pourtant qu’aucun progrès substantiel chez l’enfant ne pourra se produire à ce rythme. Ces réalités qui ne font pas de sens pour le travailleur conduisent à de la frustration, de l’anxiété, de l’angoisse, une perte d’estime de soi, une perte d’identité, à la déception face à l’absurdité de l’organisation du travail et au sentiment d’être abandonné par l’employeur, tous des éléments contribuant à l’épuisement professionnel.

Le travail ne peut être une fin en soi. La rémunération ne suffit pas à donner du sens au travail. Le travail se doit de comporter une autre forme de valeur, ne serait-ce qu’en raison de la portion énorme de temps de notre existence que nous lui consacrons. Dans tous les cas, l’humain a besoin de sentir que sa contribution est utile socialement et importante. Les récentes recherches publiées par l’IRSST confirment que le fait de pouvoir donner un sens à son travail améliore le bien-être psychologique du travailleur. Ceci aurait aussi des effets positifs sur l’engagement du salarié envers son organisation.

Nous savons qu’un individu ne peut changer ses valeurs fondamentales qui sont à la base de la construction de sa personne. Afin de réduire son stress et pour éviter d’abîmer son intégrité, l’individu doit pouvoir agir au travail, comme dans sa vie privée, en conformité avec ses valeurs. C’est donc dans l’intérêt de tous les employeurs de s’intéresser au sens du travail et de comprendre cette nécessité comme un enjeu majeur de la productivité et de la mobilisation du personnel. L’organisation a tout à gagner à demeurer préoccupée constamment de la cohérence entre sa mission, ses valeurs et ses processus.

Comme le rappelle l’IRSST : « On peut faire un travail qui a du sens dans un milieu qui n’en a pas, faire un travail qui n’a pas de sens dans un milieu qui en a, idéalement, faire un travail qui a du sens dans un milieu qui en a ». Dans un milieu professionnel qui n’a plus de sens, l’individu peut évidemment faire appel à sa force mentale pour donner un sens à son expérience et ainsi tenter de se préserver (les survivants des camps de concentration fournissent des exemples éloquents à ce sujet). Dans un milieu qui a du sens, des individus sont malheureusement parfois anéantis en étant relégués à des tâches ennuyantes ou inutiles. Toutefois, une organisation rigoureuse au plan moral, qui offrira à ses travailleurs de l’autonomie, de la reconnaissance, des occasions de développement et un souci de la qualité des relations permettra certainement à chacun d’accorder au travail une signification positive sans laquelle il est impossible de donner le meilleur de soi-même.

Recommandations de lecture :

Le Blanc, Guillaume. Gagner sa vie, est-ce la perdre?. Éd. Gallimard Jeunesse/Giboulées, Coll. Chouette! Penser, Belgique, 2008.

Publications de l’Institut de recherche en Santé sécurité au travail (www.irsst.qc.ca):

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Comment réhabiliter un workaholic?

Un vendeur de crème glacée itinérant et sa jeune cliente.

photo: ©2012 Simon Martel

Par une belle journée de juin, une promenade improvisée sur le Mont-Royal en savourant une bonne crème glacée; pour certains, un tel après-midi de congé constitue tout simplement une torture. Partir en vacances sans portable, sans cellulaire, sans Blackberry, s’apparente pour eux à un exercice extrême de survie. Nous parlons ici des bourreaux de travail, des accros du boulot, qui sont de plus en plus nombreux à l’ère de la performance. En Amérique du Nord, on les appelle les « workaholics ». L’ergomanie est le terme français qui désigne cette compulsion du travail. Ces hyperactifs, compétitifs, qui accordent une importance démesurée à leur carrière, sont bien sûr à haut risque d’épuisement professionnel.

Dans une société qui survalorise la réussite sociale, l ‘addiction au travail est fréquente notamment chez les cadres ambitieux et les personnes exerçant une profession libérale. Le travailleur compulsif carbure à l’adrénaline et ressent un besoin frénétique d’activités. Toujours occupé, souvent dans l’urgence, il accomplit plusieurs tâches en même temps, initie de nouveaux projets avant d’achever les précédents, aligne les décisions et tend à imposer aux collègues ou subalternes son rythme de travail. Nous avons tous connu un travailleur de ce type qui saute un repas pour répondre à ses courriels, qui accepte sans cesse de nouveaux mandats comme autant de défis et reste au bureau quand tous les autres ont quitté.

Il va sans dire que le travailleur compulsif se sent coupable au repos. Il éprouve d’ailleurs une grande difficulté à relaxer et à vivre le moment présent. Il souffre souvent d’insomnie… ce qui lui permet de se relever du lit pour travailler. En fait, hors de l’univers professionnel, ce dépendant du travail se sent rapidement déprimé ou anxieux.

Les causes de cette addiction au travail sont d’ordre psychologique et personnel. Les modèles familiaux et les valeurs inculquées dans l’enfance au sujet du travail jouent aussi un rôle important. Par exemple, un père qui s’investissait corps et âme dans le travail, des parents dont l’amour semblait conditionnel à d’excellents résultats scolaires, l’angoisse du manque ou la fuite face à des difficultés familiales sont autant de facteurs favorisant une implication excessive dans le travail.

Toutefois, les causes d’ordre social ne sont pas à négliger. Dans son livre sur la solitude dans l’entreprise, Marie-France Hirigoyen (2007) explique que la course à la réussite crée des travailleurs individualistes et des managers narcissiques au bord du burnout. L’ergomanie est un comportement autodestructeur qui se présente de façon sournoise, d’autant plus qu’il est valorisé par la société actuelle qui voue de l’admiration à ces travailleurs acharnés perçus comme vertueux.

Il est clair que la société encourage cette relation pathologique avec le travail puisqu’elle sert bien les employeurs. L’individu performant et efficace, avide d’action, est bien souvent recherché. Motivé par sa quête de reconnaissance, le travailleur compulsif obtient effectivement une reconnaissance considérable pour son attitude et ses résultats, ce qui favorise du même coup sa dépendance. Propulsé par la pression de maintenir sa performance exceptionnelle, il lui devient bientôt impossible de s’arrêter. Il néglige sa famille, ses relations sociales, ses loisirs et bien sûr sa santé. Or, le risque est grand pour cet individu qui vit en permanence dans un état de stress chronique. Puisqu’il n’est pas à l’écoute de ce qu’il ressent, il ne s’absentera pas en cas de maladie, alors que dans les faits, les obsessifs du travail souffrent fréquemment de migraines, d’hypertension, de douleurs musculaires, d’ulcères d’estomac, d’allergies et de divers autres maux.

Certains de ces travailleurs compulsifs récolteront des honneurs durant leur parcours professionnel. D’autres risquent toutefois d’être finalement amers face à l’absence d’une reconnaissance à la juste mesure de leur investissement. Enfin, plusieurs rencontreront inévitablement leurs limites. L’histoire du valeureux héros ne finit pas toujours comme un conte de fée. La société qui aura poussé ces personnes zélées à l’envahissement par le travail sera-t-elle là pour offrir du soutien réel après la chute? L’employeur qui attendait de son cadre qu’il donne beaucoup à la compagnie sera-t-il au rendez-vous pour l’aider à se reconstruire quand cet individu découvrira dans la souffrance que la vie n’est pas le travail? Qui accueillera le drame intérieur du passage à la retraite de ceux qui auront surinvesti la sphère du travail?

Qu’on affiche au tableau des méritants, les employeurs qui remplaceront le culte du travail par le culte de l’équilibre, pour une meilleure rentabilité de l’entreprise à long terme! Les messages sur l’importance d’établir un équilibre sain entre le travail et la vie personnelle ne doivent pas se résumer à des avertissements qui dégagent de toutes responsabilités. Promouvoir l’équilibre pour un mieux-être, c’est croire que le repos et le ressourcement rendent les humains plus efficaces. Encourager les individus à se détacher du travail, à être réceptifs aux signaux de leur corps et à développer des sources de satisfaction variées, c’est accepter qu’ils disent non, qu’ils se coupent de la technologie à certains moments, qu’ils se rendent moins disponibles. Au final, accepter, pour un employeur, d’investir dans des pratiques favorisant la santé mentale des employés, c’est rendre service à toute la société.

Recommandations de lecture :

Greive, Bradley Trevor, Le petit livre jaune de ceux qui en font vraiment trop, Éd. Hors Collection, Paris, 2007. (Un petit livre humoristique, intelligent et abondamment illustré, rédigé par un survivant du surmenage).

Robinson, Bryan E., Les gens qui en font trop, Éd. Logiques. Coll. Business, Montréal, 1995.

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Au secours ! Maman s’est brûlée au travail !

Deux valeureux pompiers, la hache à la main, prêts à secourir la veuve et l'orphelin.

photo: ©2012 Simon Martel

Cher monsieur le patron de l’hôpital,

Je vous écris ce mot d’excuse pour ma mère qui ne viendra pas au travail pour quelques temps car elle est très fatiguée. D’ailleurs, elle ne se lève plus le matin pour préparer mon déjeuner. Selon ce que j’ai compris, maman a pris la décision de quitter son travail d’infirmière pour prendre un congé de maladie sur la recommandation de son médecin. Maman pleure souvent depuis et papa lui répète qu’elle ne pouvait pas en décider autrement car ses capacités flanchent. Il dit qu’il aurait été définitivement dangereux d’abuser du peu qu’il lui reste. Ce sont des maux de grands que vous comprendrez mieux que moi mais je sais que c’est très sérieux.

Maman se demande à présent si elle était compétente dans son métier. Moi, je vous assure que maman est une très bonne infirmière. Elle est douce et sensible, elle est vraiment la meilleure pour soigner mes bobos et me rassurer. Elle a même déjà reçu une belle carte de la part des parents d’une petite fille atteinte du cancer. Pourtant, maman ne sait plus de quoi sera fait son avenir.

Papa et moi, nous avions remarqué que ça n’allait pas. De plus en plus, maman était envahie par son travail à l’hôpital. Chaque jour, elle était tourmentée et nous parlait tout le temps de la salle d’attente bondée, des personnes âgées abandonnées dans les corridors, des patients très impatients et parfois intimidants envers elle. Aussi, il lui arrivait souvent de finir très tard car elle remplaçait des personnes absentes.

Maintenant, elle répète qu’elle est brûlée, mais ça ne se voit pas, j’ai bien regardé. Papa me dit que c’est une brûlure interne, causée par l’usure. C’est pour ça qu’elle est triste ou se fâche pour rien. Parfois, elle oublie des choses ou n’arrive pas à choisir au magasin. Maman n’est plus la même. Elle manque d’énergie. Elle a perdu le goût de sortir avec nous. J’ai bien peur de ne jamais retrouver ma maman enjouée.

Une collègue de l’hôpital lui a apporté des fleurs pour la réconforter. Elle comprend tout à fait ce que vit ma mère puisqu’elle a également dû quitter son emploi durant quelques mois l’année dernière, suite à un épuisement. Elle m’a expliqué de garder espoir et de réaliser le courage de maman qui devait travailler sous pression jour après jour, dans des conditions difficiles. Cette amie infirmière nous a raconté que c’est souvent intolérable de traiter les gens sans les écouter ou de soigner un enfant sans même avoir le temps de l’appeler par son nom.

Quand maman entend tout ça, elle est craintive de retourner au travail car rien n’a changé en réalité dans votre hôpital. Moi aussi, j’ai peur pour elle et pour ses collègues. Au fond, ma mère, elle est comme moi, comme vous peut-être, monsieur le patron. Elle aime les sourires, elle a besoin de se sentir utile, respectée et appréciée. Puisque vous dirigez un hôpital, auriez-vous la gentillesse de prendre soin d’elle quand elle reviendra au travail?

Recommandations de lecture :

Hammer, Béatrice. Cet hiver-là. Éd. Oskar Jeunesse, Paris, 2008.
Marie relate la dépression de sa mère et les impacts de cette maladie sur la famille.

Castro, Dana. Ça va pas fort à la maison : L’enfant et les soucis des grands. Éd. Albin Michel, Coll. Questions de parents, Paris, 2005.
Puisque la dépression du parent représente un stress important pour l’enfant, quelques pistes pour en parler, pour protéger l’enfant et construire à partir de cette expérience de crise familiale.

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Pourquoi les 7 petits nains sifflaient-ils en travaillant?

Les sept nains dans leur mine

photo: ©2012 Simon Martel

Il suffit d’évoquer le plaisir de travailler pour voir défiler dans notre mémoire les sept petits nains du célèbre conte des frères Grimm, allant à la queue leu leu, munis de pelles et de pioches. Rappelez-vous ces images de l’adaptation cinématographique de Blanche-Neige, réalisée par Walt Disney, en 1937. Ce dessin animé bien connu nous montrait les sept petits nains, chantant et sifflant en travaillant, en dépit de leur dur labeur. Je parierais même que vous pouvez encore fredonner leur mélodie. Mais savez-vous, au fond, pourquoi les sept petits nains avaient le cœur à siffler en travaillant?

Sans doute croyaient-ils dans l’utilité de leur besogne à la mine, ce qui justifiait à leurs yeux l’effort requis. Peut-être se sentaient-ils aussi privilégiés de pouvoir exercer ce rôle de travailleur, exclusif à l’humain, les distinguant du même coup des animaux de la forêt qu’ils côtoyaient. Certes, ils célébraient la fierté d’avoir un gagne-pain.

Personnellement, j’aime croire que les sept petits nains sifflaient en travaillant justement parce qu’ils étaient sept, solidaires, complices et confiants les uns envers les autres. Ils étaient unis dans un esprit de coopération et se respectaient mutuellement. D’ailleurs, chacun, avec ses particularités, était intégré à l’équipe et porté par la force du groupe (qu’on pense à Simplet, Grincheux ou Dormeur). Ils mettaient en commun leurs talents et partageaient leurs expériences puisque la réussite de tous constituait l’objectif de chacun.

Les sept petits nains ne semblaient pas connaître la rivalité et l’isolement créés par les nouveaux modèles de management des employés. De nos jours, des méthodes de gouvernance par la culpabilisation et la compétition sont sciemment utilisées par les gestionnaires pour mettre en concurrence les employés entre eux afin d’améliorer leur productivité, comme si le sens du devoir et de l’engagement des travailleurs ne suffisaient plus. Par exemple, de plus en plus, les directions mesurent la performance individuelle d’un salarié pour la comparer ouvertement à celle de ses collègues au sein d’un service, ce qui suscite invariablement la méfiance et divise l’équipe. En définitive, cette approche, comme on peut l’imaginer, anéantit les liens sociaux indispensables non seulement pour l’atteinte des résultats mais pour la santé mentale des travailleurs.

Plusieurs auteurs et chercheurs ont pourtant déjà démontré que le soutien entre collègues, l’entraide et le plaisir sur le lieu de travail ont une incidence déterminante pour la productivité. Abel Edmond (2008) affirme d’ailleurs qu’il y a moins de situations d’épuisement professionnel dans les milieux où règne la solidarité entre les travailleurs. Christophe André (2004) mentionne que les liens sociaux jouent un rôle réparateur très important pour chaque personne. Enfin, Maya Beauvallet, économiste, résume en expliquant que tout travail comporte en fait deux types de tâches : réaliser son propre travail et aider les autres. En situation de compétition entre les travailleurs, non seulement les tâches d’entraide sont abandonnées mais les individus vont jusqu’à saboter le travail de leurs collègues. D’après cette auteure fort intéressante, soit on travaille avec les autres, soit à côté des autres, soit contre les autres en réaction à ce qui est induit par la direction. Apparemment, les sept petits nains travaillaient les uns avec les autres, dans un climat de convivialité et de collaboration, pour leur plus grand bonheur.

Recommandations :

Beauvallet, Maya. Les stratégies absurdes: Comment faire pire en croyant faire mieux. Éd. Du Seuil, Paris, 2009.

Poulin, Andrée & Grimard, Gabrielle. Blanche-Neige, Éd. Imagine, Coll. Les Contes Classiques, Montréal, 2009. (Tout simplement pour la détente et pour la conclusion originale de cette version québécoise!)

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Travailleurs en burnout : itinérants de l’âme

Au Groupe Conseil Saint-Denis, sur la rue Beaubien, à Montréal, un groupe de support est destiné aux travailleurs en épuisement professionnel désirant faire le point sur leur parcours et retrouver leur place sur le marché du travail. C’est, à mon avis, une ressource rare et précieuse qui oppose aux règles de l’individualité la possibilité pour les personnes de sortir de l’isolement face à la maladie mentale et de se soutenir collectivement. Pour la quatrième fois cette année, j’y ai présenté un atelier-témoignage sur l’expérience du burnout et l’analyse que j’en fais aujourd’hui à la lumière de mes recherches.

Une infirmière de pédiatrie et sa clientèle

photo: ©2012 Simon Martel

Tout en exprimant ma solidarité envers ces adultes en quête d’un sens à leur vie professionnelle, je souhaite en fait, à travers mon discours, apporter espoir, inspiration et pistes de réflexion aux participants du groupe.

Je suis chaque fois touchée, interpellée par la force de ce rassemblement. Autour de la table, je côtoie des travailleurs de tous âges, des cadres aussi, de divers domaines (communications, enseignement, services sociaux, marketing, etc.). Des mois et des mois d’arrêt de travail, des carrières remises en question, des potentiels bousillés, des conflits de valeurs avec l’organisation, des récits de harcèlement, trop souvent. En quelques phrases, ces professionnels brisés résument comment la passion du travail est devenue pour eux angoisse invalidante.

Chacun a son histoire personnelle de souffrance au travail, dont il porte la honte, la culpabilité, les cicatrices, les séquelles. Chacun se sent seul sur son île dans un monde de productivité, itinérant de l’âme ayant perdu ses repères, dans une démarche de transition encore incertaine. Mais c’est pourtant toujours la même histoire qui se répète. Celle d’un travailleur engagé, apprécié, qui aimait véritablement son travail, qui s’est dévoué, s’est désillusionné et s’est brûlé. Celle de quelqu’un qui craque sous la pression des urgences, de la culture de la performance et de la politique inhumaine du chiffre. On a vite fait de découvrir que cette souffrance individuelle relève en fait d’un problème collectif nécessitant des solutions collectives. On réalise que la reconnaissance de cet enjeu majeur de santé publique est indispensable pour permettre aux malades du burnout de retrouver confiance et dignité.

Souffre-t-on parce qu’on dysfonctionne ou la personne dysfonctionne-t-elle justement parce qu’elle souffre des misères de sa société et de ses instances? C’est la question que pose Marcelo Otero, professeur en sociologie et auteur. À tout le moins, il vaut la peine de s’interroger sur les causes nombreuses de l’épidémie de burnout au pays de même que sur l’accueil par notre société de cette réalité devenue presque banale, de cette souffrance vécue individuellement et des désordres qui en découlent.

Recommandations :

Otero, Marcelo. L’Ombre portée/L’individualité à l’épreuve de la dépression, Éd. Boréal, Québec, 2012.

Groupe Conseil St-Denis: http://www.gcsd.qc.ca/

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Je travaille à ma faim

La coiffeuse au travail.

photo: ©2012 Simon Martel

Pour illustrer mon propos, je dirais que désormais, je travaille à ma faim.

Je n’ai aucun mérite pour cette image car l’expression n’est pas de moi. En fait, c’est ma fillette qui, sensibilisée au concept de satiété comme signal de la fin du repas, s’exclama avec son esprit de synthèse incomparable: « C’est comme pour toi, maman, maintenant que tu travailles à ta faim! » Cette déclaration spontanée mais réfléchie résume bien les plus récentes conclusions de mon parcours professionnel.

Comme nous tous, je travaille pour me nourrir, au sens propre comme au figuré. Le travail est une nécessité, une contrainte vitale à laquelle je n’échappe pas. C’est aussi une activité productrice de services utiles à laquelle je participe fièrement et qui s’avère, en ce sens, nourrissante pour l’estime de soi. Par contre, j’évite désormais le travail indigeste, celui qui ne fait plus sens en raison de ses conditions d’exercice, en raison des injonctions paradoxales et des missions impossibles qu’il comporte. Gourmande, je demeure une travailleuse engagée, responsable face à la tâche, mais je veille à m’arrêter au signal de satiété, avant la nausée. Ce signal, c’est moi seule qui peut le ressentir. Il se manifeste quand j’ai répondu aux objectifs que je m’étais fixés, quand j’ai pu contribuer modestement à transformer le monde et surtout avant d’avoir à renier mes valeurs face à de nouvelles méthodes de management. Comme l’écrivait Catherine Viot, le travail demeure un élément fondamental de la santé mentale. Pour préserver cette santé, « trouver du sens dans son travail est toujours d’actualité ».

Recommandations de lecture:

Servant, Dominique, Ne plus craquer au travail, Éd. Odile Jacob, Coll. Guide pour s’aider soi-même, Paris, 2010.

Viot, Catherine, Remettre le travail à sa (juste) place, Éd. Hachette Pratique, Coll. Les ateliers de Psychologies magazine, France, 2009.

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