Que feras-tu quand tu seras grand?

Une vétérinaire et son patient à quatre pattes.

photo: ©2012 Simon Martel

Que feras-tu quand tu seras grand? Cette angoissante question que l’adulte adresse si souvent à l’enfant recèle toute l’importance accordée au travail dans notre société pour définir notre identité. Cette question, faussement anodine, posée à l’enfant interpelle ses rêves, ses intérêts et ses aspirations, en même temps qu’elle lui permet de se projeter dans un futur où la vie s’organisera autour du travail. Que feras-tu quand tu seras grand? L’enfant spontané répondra aussitôt: vétérinaire, policier, actrice, ambulancier, astronaute, ingénieure, comptable ou graphiste. Sans trop y penser, l’adulte maintient l’enfant, à travers sa question, dans un modèle professionnel du passé où la carrière durait en général toute une vie, représentant un chemin continu des études à la retraite.

Or, la réalité du marché du travail n’est plus celle de l’après-guerre où l’on dénichait facilement un emploi permanent dans une entreprise pour le quitter avec une montre en prime, après 35 ou 40 ans de loyaux services. Les règles de la concurrence ont mis fin au contrat à vie, comme l‘écrit Dominique Servant (2010). Le parcours professionnel des individus suit l’évolution de la société où les communications et les déplacements sont plus rapides, les technologies sont de plus en plus performantes et l’espérance de vie est prolongée. Même les spécialisations deviennent vite périmées avec le rythme accéléré des découvertes scientifiques et informatiques, entre autres, occasionnant un taux de roulement élevé du personnel et une pénurie de main-d’œuvre dans certains domaines.
Désormais, le changement devient la norme. Selon Isabelle Michaud (2012), la durée d’un emploi varie maintenant de trois à cinq ans; une personne occupe de cinq à sept emplois différents et change environ trois fois de carrière au cours de sa vie professionnelle. Dans ce contexte, trouver un sens à son travail ne peut être dissocié du sens qu’on donne à sa vie.

Que feras-tu quand tu seras grand? L’enfant averti ne pensera pas à un parcours linéaire mais à une série de choix, d’occasions favorables, à un avenir aux multiples horizons qui s’offrent à lui. En effet, l’adulte d’aujourd’hui connaît déjà une succession de vies professionnelles, entrecoupées de périodes de flottements, de chômage, d’études et de congés souhaités (ex. congés parentaux) ou non (ex. invalidité). Le travail n’est plus une entité en soi mais la destinée d’un individu appelé à s’adapter au fil de nombreuses mutations pas nécessairement volontaires (ex. fusion, relocalisation, licenciement, fin de contrat, etc.). L’itinéraire professionnel est jalonné de nouveaux départs successifs. Évidemment, l’adaptation au changement sera plus rapide et efficace si celui-ci est initié par la personne elle-même, en fonction de ses valeurs et de ses règles, comme le rapportent plusieurs auteurs dont Aurence (2007).

L’arrêt de travail nécessité par la maladie, surtout la dépression suite à un épuisement, sera d’ailleurs souvent le déclencheur d’un virage majeur, d’un changement de cap professionnel. La crise du burnout, parce qu’elle entraîne un bouleversement puissant des repères du travailleur, conduira à un bilan, une remise en question intégrale de sa personne. L’impossible étant en quelques sortes survenu, tout devient alors possible pour l’individu qui envisagera d’autres voies (ex. réorientation de carrière, travail indépendant) ou d’autres options chez son employeur (ex. temps partiel, liste de rappel, congé sabbatique).

Que feras-tu quand tu seras grand? L’enfant lucide hésitera peut-être à répondre, inquiet des impacts des restructurations déstabilisantes, du rythme effréné du travail et des pressions ambiantes. Avant même d’intégrer les rudiments de son métier, l’enfant prudent saura qu’il ne sera pas à l’abri de l’épuisement professionnel qui affecte de plus en plus de travailleurs de tous les secteurs d’activités. Son engagement dans sa profession ne s’exercera donc pas au détriment de sa bienveillance envers lui-même. De plus, il choisira un employeur préoccupé de réduire le taux de détresse psychologique au travail et prêt à y consacrer les investissements nécessaires.

Que feras-tu quand tu seras grand? L’enfant sage vous dira qu’il se prépare sans plus tarder à développer les plus grandes forces requises chez les travailleurs d’aujourd’hui, soient : la capacité d’adaptation, la flexibilité, la créativité, la capacité de recul introspectif et la gestion du stress. Dans un monde du travail en mouvance, où l’activisme est roi et le discours corporatif s’appuie sur des stratégies de distorsion de la communication, le travailleur avisé doit veiller à rester à l’écoute de soi et de ses valeurs, ce qui implique le droit de choisir et le droit de refuser. Dans certains cas, pour préserver sa santé physique et mentale, le salarié doit ultimement s’accorder le droit de quitter sans culpabilité un employeur toxique.

Catherine Viot (2009) rappelle que la place du travail est plus que jamais à réinventer en permanence. Il va de soi que le travail occupera une place différente pour chacun et selon les étapes de vie que nous traversons. L’enfant devenu grand aura tout intérêt à revenir souvent à soi, à ses premiers rêves exprimés (vétérinaire, policier, actrice…), à ses désirs et ses besoins afin de s’appuyer sur ses valeurs profondes, celles sur lesquelles reposent en définitive notre motivation au travail.

Recommandations de lecture :

  • Michaud, Isabelle. Guide pour mieux faire face à une perte d’emploi. 2ème édition. Montréal, Éd. Québécor, Coll. Affaires, 2012.
  • Aurence, Philippe. Donner un sens à son travail/Donner un sens à sa vie. Montréal, Éd. Québécor, Coll. Psychologie, 2007.

© 2012 tous droits réservés Nicole Blanchard


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2 réponses à Que feras-tu quand tu seras grand?

  1. Pierre dit :

    Billet fort intéressant à lire. Je n’ai jamais su quoi répondre à la question thème: Que veut-on faire quand on sera grand? Je n’ai jamais eu de plan de carrière. C’est la vie qui m’a offert des opportunités que j’ai saisies ou pas au passage. Même pour un jeune, c’est difficile à répondre. J’avais lu quelque part sur Internet que 30% des emplois disponibles dans 10 ans n’existent même pas présentement, alors comment choisir? Les technologies, les moeurs changent constamment. Il faut juste être prêt à s’adapter. J’aime bien l’approche bouddhiste qui dit que rien n’est permanent.

    • Christine dit :

      Je suis d’accord avec le fait que rien n’est permanent et que la vie est un mouvement infini. La seule chose qui compte finalement, c’est d’être heureux.
      Tout a été accompli. Prenons le temps de prendre notre temps, de choisir ce que l’on aime véritablement. Ma carrière consiste à avoir une existence heureuse.
      Je crois sincèrement que, quand on agit selon ce que l’on ressent intérieurement, on n’est jamais dans le champ et on se retrouve toujours au bon endroit, avec le travail qui nous convient.

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