Se tuer au travail : l’ultime tabou

Un groupe de collègues, d'amis et membres de la famille veille sur le défunt.

photo: ©2012 Simon Martel

Trente-cinq travailleurs de France Télécom se sont enlevé la vie, en 2008-2009, accablés par du harcèlement moral et institutionnel exercé par des gestionnaires tyranniques. En France également, les conditions de travail ont été mises en cause par le tribunal dans plusieurs suicides survenus chez des employés des grandes entreprises Renault, Peugeot et Sodexho, entre autres. Quant au Japon, il détenait en 2010 le triste record du plus grand nombre de suicides au monde liés au travail. Il existe d’ailleurs un terme japonais (karo-jisatsu) pour désigner spécifiquement le suicide provoqué par le surmenage au travail.

Malheureusement, l’Amérique du Nord n’est pas en reste. Le Bureau du coroner du Québec et les quelques statistiques québécoises disponibles révèlent que les taux de suicides chez les dentistes et chez les médecins omnipraticiens sont parmi les plus élevés au Québec. En outre, on rapporte un taux alarmant de suicides chez les policiers, les agriculteurs, les contrôleurs aériens et les enseignants.

Phénomène nouveau depuis quelques années, de plus en plus de suicides surviennent sur les lieux du travail, parfois même en pleine réunion professionnelle (comme ce fut le cas chez France Télécom). Le geste de se tuer au travail recèle une symbolique on ne peut plus éloquente pour désigner le site de la souffrance et la saturation du travailleur. L’auteur Paul Moreira (2009), à l’instar de plusieurs spécialistes, explique les suicides de ces employés et cadres performants par les conditions de travail insupportables auxquelles ils sont confrontés (nouvelles méthodes de travail, perte de repères découlant des restucturations, surcharge, pressions démesurées, redditions de comptes, management par la terreur, harcèlement, humiliations, etc.). Il faut ici rappeler que le suicide est le résultat d’un désespoir profond, d’une situation de souffrance intenable et perçue comme sans issue.

L’INRS1 (2011) confirme le lien entre les contraintes du travail et l’apparition d’une dépression dont l’aggravation peut mener au suicide. L’INRS note que certains suicides se produisent sur les lieux de travail en raison de la facilité d’accès aux moyens (ex. arme de service pour le policier, médicaments pour les travailleurs de la santé, etc.). Certains suicides surviennent plutôt alors que la personne est en arrêt de travail pour épuisement professionnel. La culpabilité, la difficulté d’accepter le burnout et l’intensité du sentiment d’échec peuvent expliquer ce geste fatal (rappelons-nous que le burnout affecte souvent les travailleurs les plus engagés). Par ailleurs, le passage à l’acte suicidaire peut survenir au moment où un retour au travail suite à une invalidité est précipité par l’employeur et/ou l’assureur. Des individus préfèrent mourir plutôt que d’être contraints de retourner dans des conditions d’emploi qui les tuent. Il s’agit souvent de secrets bien gardés, tout comme ces suicides non-déclarés camouflés en accidents.

À l’heure actuelle, les gouvernements du Japon et de la France reconnaissent comme accidents du travail les suicides et les tentatives de suicides qui résultent d’un excès d’heures supplémentaires ou des conditions de travail nuisibles. Des dédommagements financiers ont été accordés aux survivants et aux familles de plusieurs victimes. Au Québec, les réclamations à la C.S.S.T. à cet égard sont possibles, toutefois c’est la C.S.S.T. qui a le dernier mot pour établir la relation entre le travail et la lésion psychique voire le suicide, suite à l’analyse des preuves. Puisque les causes du suicide demeurent complexes, la tendance serait à pointer des causes individuelles dans plusieurs cas. Il faut dire que les familles n’ont pas toujours l’énergie physique et morale pour défendre le dossier d’un proche qui s’est suicidé, malgré une lettre de sa part incriminant ses conditions de travail ou des messages verbaux clairs qu’il avait exprimés sur les difficultés vécues au travail. Parfois, la preuve, circonstancielle, serait à établir en lien avec des déclencheurs récents (ex. entretien d’évaluation, conflits avec un supérieur, suppression du poste, etc.).

S’il est vrai que le suicide demeure un sujet tabou dans notre société, il l’est encore davantage quand il est relié au travail parce qu’il expose un malaise qui pourrait être répandu dans l’entreprise. On préfère penser que c’est plutôt le triste sort de quelques personnes vulnérables connues pour leurs fragilités. Or, les personnes les plus à risques sont pourtant des individus généralement très investis et appréciés, qui ont à cœur leur travail et qui n’attirent pas l’attention sur leurs difficultés. Ceux-là répondent au stress de façon introvertie, retournant contre eux-mêmes la violence d’une situation vécue comme intolérable.

Cette longue mise en contexte vise à démontrer que le stress chronique et l’épuisement professionnel doivent absolument être considérés avec sérieux en raison des conséquences graves qu’ils comportent. Dans un milieu de travail, tous sont solidairement responsables de soutenir un individu en détresse. À l’employeur, aux collègues, d’aborder la question directement face à un employé qui semble dépassé (penses-tu au suicide?) pour ensuite diriger cette personne de manière sensible et compatissante vers l’aide appropriée (lignes d’écoute, médecin, Programme d’Aide aux Employés, psychologue, etc.). En tous temps, les collègues de travail devraient pouvoir s’exprimer collectivement sur les contraintes et le stress qu’ils subissent afin de prévenir l’isolement et de se protéger psychologiquement. Quant au médecin oeuvrant pour l’employeur, en tant que témoin privilégié des impacts du stress au travail et des appels au secours que constituent les suicides et tentatives de suicides, il devrait sans tarder alerter la direction et questionner les conditions de travail tout autant que les possibilités de harcèlement au sein de l’entreprise.

Ce dernier paragraphe s’adresse aux travailleurs découragés, aux prises avec des idées suicidaires. Sachez que la dépression altère le jugement, occasionne un biais cognitif et rend les pensées négatives plus persistantes. Votre souffrance est bien réelle, mais votre regard sur la situation et sur vos ressources est sans doute faussé par la maladie. Une aide professionnelle s’impose pour y voir plus clair. Il est possible de sortir de l’impuissance une micro-décision à la fois (ex. fermer l’agenda, appeler un ami, sortir marcher, manger une bouchée, etc.). Il est impératif de ne pas rester seul et de trouver de l’écoute. En définitive, toute vie humaine vaut plus que le travail.

Ressource suggérée : Suicide-Action-Montréal (service d’intervention téléphonique gratuit et confidentiel, disponible 24h/jour)
Tél. : 514-723-4000 ou 1-866-277-3553

Recommandations de lecture :

  • Bilheran, Ariane. Le suicide en entreprise. Paris, Éd. du Palio, 2010.
  • Moreira, Paul et Prolongeau, Hubert. Travailler à en mourir : quand le monde de l’entreprise mène au suicide. Paris, Éd. Flammarion, 2009.


1 Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles.

© 2012 tous droits réservés Nicole Blanchard


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Une réponse à Se tuer au travail : l’ultime tabou

  1. Karine dit :

    Merci Nicole pour ce beau partage. Article très intéressant.

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