Un sens au travail : l’antidote au stress

Un dentiste et sa patiente

photo: ©2012 Simon Martel

Travailler, c’est trop dur, chantait Zachary Richard. Comme chacun le sait, il n’avait pas tort. C’est en effet fatigant, éreintant, difficile de travailler à bien des égards. Et même si nous avons la chance d’avoir un emploi qui nous maintient dans la vie active, le travail constitue une lutte quotidienne pour plusieurs d’entre nous. Rien d’étonnant, par contre, si on se réfère à l’origine même du mot. Sur le plan étymologique, le mot « travail » provient du terme latin trepalium qui désignait spécifiquement une machine à trois pieux pour maintenir les chevaux pendant qu’on les ferrait. Dans sa définition populaire, trepalium désigne tout simplement « un instrument de torture »!

De façon générale, le travail correspond à l’ensemble des activités accomplies par l’être humain pour produire et entretenir des biens et services utiles, en contrepartie desquels il est rémunéré. L’individu crée donc de la valeur et il est payé pour ce faire, selon le contrat dans lequel il s’est engagé. De par sa nature, le travail implique des contraintes, des obligations, un effort. Des expressions en témoignent d’ailleurs: travailler à la sueur de son front; toute peine mérite salaire.

Le travail comporte donc toujours une certaine souffrance. Au plan physique, nous parlons bien sûr de la souffrance du corps découlant par exemple des postures répétées à l’infini dans l’exécution d’une tâche. Cependant, de plus en plus, la souffrance au travail s’est déplacée du physique au psychique, la détresse psychologique étant devenue un risque majeur du travail. Pour l’année 2011, la C.S.S.T. rapportait 90 000 personnes blessées physiquement au travail, au Québec. À titre comparatif, selon Statistiques Canada, 800 000 travailleurs étaient en épuisement professionnel en 2004, au Québec, et ce phénomène est en constante augmentation.

Selon l’auteur Guillaume Le Blanc, « Le travail est l’accès principal à la société humaine, pourtant de plus en plus de vies se déshumanisent par les souffrances d’un emploi ». À la base de l’épuisement professionnel, il y a justement une dissonance émotionnelle, c’est-à-dire un stress insoutenable pour le travailleur qui perçoit l’incohérence entre ses valeurs personnelles et les gestes qu’il doit accomplir jour après jour dans son travail. Christophe Dejours (2000) et Dominique Huez (2008) parlent de souffrance éthique, quand le salarié a le sentiment de devoir faire quelque chose que ses valeurs morales réprouvent, quand il se sent empêché d’exercer sa vraie mission ou de produire ce qu’il considère comme étant du travail de qualité. Les exemples concrets ne manquent pas dans le monde actuel du travail. Une secrétaire est appelée à classer des milliers de documents destinés dans peu de temps à la déchiqueteuse. Un agent sollicite une vente en fournissant à ses clients des informations qu’il sait mensongères ou incomplètes. Un traducteur n’a d’autres choix que de bâcler la correction de son texte, devant la quantité énorme de mots à produire dans un très court délai. Une orthophoniste rencontre son jeune client une fois par mois pour un nombre limité de séances, comme le veut son organisation, sachant pourtant qu’aucun progrès substantiel chez l’enfant ne pourra se produire à ce rythme. Ces réalités qui ne font pas de sens pour le travailleur conduisent à de la frustration, de l’anxiété, de l’angoisse, une perte d’estime de soi, une perte d’identité, à la déception face à l’absurdité de l’organisation du travail et au sentiment d’être abandonné par l’employeur, tous des éléments contribuant à l’épuisement professionnel.

Le travail ne peut être une fin en soi. La rémunération ne suffit pas à donner du sens au travail. Le travail se doit de comporter une autre forme de valeur, ne serait-ce qu’en raison de la portion énorme de temps de notre existence que nous lui consacrons. Dans tous les cas, l’humain a besoin de sentir que sa contribution est utile socialement et importante. Les récentes recherches publiées par l’IRSST confirment que le fait de pouvoir donner un sens à son travail améliore le bien-être psychologique du travailleur. Ceci aurait aussi des effets positifs sur l’engagement du salarié envers son organisation.

Nous savons qu’un individu ne peut changer ses valeurs fondamentales qui sont à la base de la construction de sa personne. Afin de réduire son stress et pour éviter d’abîmer son intégrité, l’individu doit pouvoir agir au travail, comme dans sa vie privée, en conformité avec ses valeurs. C’est donc dans l’intérêt de tous les employeurs de s’intéresser au sens du travail et de comprendre cette nécessité comme un enjeu majeur de la productivité et de la mobilisation du personnel. L’organisation a tout à gagner à demeurer préoccupée constamment de la cohérence entre sa mission, ses valeurs et ses processus.

Comme le rappelle l’IRSST : « On peut faire un travail qui a du sens dans un milieu qui n’en a pas, faire un travail qui n’a pas de sens dans un milieu qui en a, idéalement, faire un travail qui a du sens dans un milieu qui en a ». Dans un milieu professionnel qui n’a plus de sens, l’individu peut évidemment faire appel à sa force mentale pour donner un sens à son expérience et ainsi tenter de se préserver (les survivants des camps de concentration fournissent des exemples éloquents à ce sujet). Dans un milieu qui a du sens, des individus sont malheureusement parfois anéantis en étant relégués à des tâches ennuyantes ou inutiles. Toutefois, une organisation rigoureuse au plan moral, qui offrira à ses travailleurs de l’autonomie, de la reconnaissance, des occasions de développement et un souci de la qualité des relations permettra certainement à chacun d’accorder au travail une signification positive sans laquelle il est impossible de donner le meilleur de soi-même.

Recommandations de lecture :

Le Blanc, Guillaume. Gagner sa vie, est-ce la perdre?. Éd. Gallimard Jeunesse/Giboulées, Coll. Chouette! Penser, Belgique, 2008.

Publications de l’Institut de recherche en Santé sécurité au travail (www.irsst.qc.ca):

© 2012 tous droits réservés Nicole Blanchard


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2 réponses à Un sens au travail : l’antidote au stress

  1. Isabelle dit :

    Bravo…:)

    Excellent texte…:)

    Nicole,

    J’aurais bien aimé qu’une femme comme toi, passe dans ma vie, au moment où je travaillais…je me sentais tellement seule dans mon petit coin à vivre trop de frustrations et ce, tous les jours…!!!…dans un travail qui se devait être très humain , mais avec les pressions de tous bords, le côté humain a pris le bord malheureusement et moi aussi par le fait même…:(…et de plus j’y ai laissé un peu de ma santé, car je voulais tellement; j’étais si humaine, dans un monde si bureaucratique…:(

    Que ce monde du travail change svp…!!!…

    Bravo…:)

  2. Jacinthe dit :

    Bonjour Nicole,
    J’ai lu plusieurs de tes textes et en plus de les trouver tout aussi intéressant les uns que les autres, je constate encore ton don pour l’écriture! Je suis contente de lire ta parole si claire, habile et pleine de style. Et DOCUMENTÉE, quelle richesse. Je réagis particulièrement à ce texte-ci à cause du thème qui me touche tant:  »Ne pas pouvoir exercer sa vraie mission et faire un travail de qualité  »…en plein mon dilemme éthique! J’adore aussi la Solidarité des 7 Nains .
    Je souhaite plein de succès à cette travaillante acharnée et brillante communicatrice que tu es.

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